Une interview de Foulque d'Origny
L'ÉDITEUR: Foulque d'Origny, vous vous expliquez dans l'introduction de votre livre sur les circonstances de votre émigration au Québec, mais pas sur les raisons qui vous ont poussé à quitter la France...
FOULQUE D'ORIGNY: (rire) C'est parce qu'elles sembleront assez évidentes à pas mal de Français, notamment à ceux qui envisagent d'émigrer. Un problème politique, en somme...
ED.: Mais encore?
FO: Les problèmes de la France sont bien connus et je n'ai pas l'intention d'être le ènième à en parler. Ce qui est sûr, c'est que pour beaucoup de gens vouloir émigrer c'est chercher à vivre mieux, plus en paix, plus épargné par les soucis quotidiens.
ED.: Bien, vous émigrez, c'est entendu, et votre choix se porte sur le Québec. Pourquoi?
FO: Parce que la file d'attente était trop longue aux consulats d'Algérie ou d'Albanie (rire). Non, plaisanterie mise à part, quand on envisage de s'expatrier vers du mieux, surtout quand on vient d'un pays aussi développé que la France, le choix des destinations n'est pas bien large. Classiquement, les candidats à l'émigration pensent aux États-Unis, à l'Australie ou au Canada. Autrefois, il y a eu l'Argentine, mais évidemment personne n'en voudrait aujourd'hui. À partir de ces trois pays — États-Unis, Australie, Canada —, le choix se rétrécit encore quand on sait que les États-Unis ne désirent pas d'immigrants (ils ont déjà les Mexicains sur les bras). L'Australie change de position au fil des gouvernements et a de toutes manières des pratiques dingos: je m'y suis intéressé et là, malgré mes qualifications professionnelles rares, un titre universitaire ronflant et des économies rondelettes, j'ai été refusé parce que je venais de dépasser quarante-six ans. Pour ces gens-là, à partir de quarante-six ans, on semble bon pour l'abattoir, dirait-on.
ED.: Et le Canada?
FO: Ah! le Canada, c'est autre chose. Il aime les immigrants, il les attend pour les couvrir de baisers et s'est organisé en conséquence.
ED.: Canada et Québec, c'est la même chose?
FO: Oui et non. Le Canada encourage l'immigration, quoique j'en ignore les raisons véritables et affichées. Un peu d'imagination permettrait de s'étendre sur le sujet, mais en ce qui concerne le Québec, l'affaire est claire.
ED.: L'affaire est claire?
FO: L'affaire est claire — lisez donc Foulque d'Origny (rire). L'af-faire (il martèle les syllabes) — en anglais: business — est tout à fait licite. On fait venir des immigrants parce que ça rapporte gros chaque année.
ED.: Vous articulez des chiffres étonnants, dans votre livre, en effet. Mais, à l'échelle d'un pays de sept millions d'habitants, il n'y a pas de quoi fouetter un chat...
FO: Si, précisément. Parce que l'immigrant qui débarque dans un pays, il amène sa tirelire. Il est grisé, il veut recommencer sa vie, il va jeter toutes ses forces dans la bataille. Il injecte de l'argent dans le pays dès son arrivée, ne serait-ce que pour s'acheter une voiture, puisqu'on ne peut pas vivre sans dans le Nouveau-Monde et que l'importation d'un véhicule européen est impossible. Il lui faudra ensuite se loger en achetant une maison, et même s'acheter l'électro-ménager, vu l'impossibilité de se servir de celui qu'il aurait pu amener, à cause du 110 volts. Du côté de la machine d'immigration québécoise, on a bien dû calculer que chaque immigrant injecte certainement au moins 10'000 dollars dans les semaines qui suivent son arrivée. Et bien plus pour les immigrants dans la même classe d'âge que moi. D'ailleurs, pas question d'être autorisé à s'établir au Québec quand on est un sans-le-sous, même prix Nobel de physique: on doit montrer patte blanche après avoir versé des millier de dollars de "frais de dossier". Alors multipliez cette mane par environ 50'000 immigrants par an. Je ne serais pas étonné qu'on approche le milliard de dollars, qui vient s'ajouter aux revenus directs pour l'État dont je parle dans Le Pays sans Volets...
ED.: D'accord, l'immigration serait donc ce qu'on appelle "une affaire qui roule". Cela n'explique toujours pas comment vous vous y êtes trouvé embarqué.
FO: En Europe, je vivais assez confortablement, mais les perspectives d'avenir me semblaient malsaines. Vous pensez, avec tous ces immigrés (rire). Ma femme et moi, un jour, avons vu une annonce pour une soirée d'information "Immigrer au Québec". Nous y sommes allés surtout par curiosité et... nous avons mis le doigt dans l'engrenage: nous nous sommes mis à former un projet. Devenir nous-mêmes des immigrés (rire).
ED.: ...Soirée organisée par qui?
FO: Par le service d'immigration du Québec, dont les agents parcourent inlassablement la francophonie: les nouvelles recrues, c'est leur biftèque.
ED.: Ce sont eux, ces "sergents recruteurs qui jouent du fifre et font sonner les piécettes" dont vous parlez dans votre livre?
FO: Très exactement.
ED.: Bon, vous voilà recrutés, vous suivez une procédure onéreuse qui vous vaut des affres et une situation invraisemblable, vous persévérez, et arrive le jour du départ. Ensuite?
FO: Ensuite, et c'est de ça que l'immigrant doit se garder, on arrive dans un pays nouveau plein de lumières colorées, de chromes, d'odeurs nouvelles et de détails insolites, et... on se pète la tête.
ED.: ?
FO: Oui, on met une énergie folle dans sa nouvelle vie, on trouve les gens sympas, la vie facile ou, comme moi, on se met à piloter un avion parce qu'on en a envie depuis longtemps et que ça coûte moins cher qu'en Europe.
ED.: La belle vie, donc?
FO: Oui, la belle vie. Même pour ceux qui doivent se mettre tout de suite au boulot parce que leur cagnotte est moins bien pourvue que la mienne. Dans ce cas, ils ne trouvent pas le boulot qu'ils espéraient avec leurs qualifications, mais ils se disent que ça n'est pas grave, que c'est normal, que c'est provisoire.
ED.: Et alors?
FO: Alors, ça n'est pas du tout provisoire. Au bout de quelque temps, ils se mettent à calculer, s'aperçoivent qu'ils ne gagnent pas comme ils l'espéraient même s'ils finissent pas se trouver un meilleur boulot. Ils comprennent aussi qu'aux yeux de la population ils ne sont pas personae gratae. Alors leur tombent dessus les ennuis de la vie quotidienne, les Québec Folies leur apparaissent, à mois d'être complètement aveugles. Et le piège se referme, jusqu'à ce qu'ils fassent comme la majorité de leurs semblable, comme moi: ils forment le nouveau projet de lever le camp et de regagner la mère patrie.
ED.: Et ce nouveau projet remplace le premier?
FO: Non, car il est négatif, et très difficile à mener. Il n'y a plus les économies de départ, et au Québec on ne fait pas d'économies — on ne fait que dépenser, avec ou sans motoneige. Mais on le mène quand même à bien et, j'imagine, on rentre brûlé après deux à sept années.
ED.: Vous m'avez dit en privé, la semaine dernière, que vous étiez aussi venu au Québec dans l'espoir de mener une vie retirée à la campagne dans une propriété tranquille que vous n'auriez jamais eu les moyens de posséder en France...
FO: C'est vrai. Et j'en ai trouvé. Inutile de dire que je n'ai pas donné suite.
ED.: Pourquoi?
FO: Parce que les grands espaces, en particulier les forêts, sont impraticables: infestés de mouches et de moustiques à la belle saison, au point qu'aller à la pêche ou en promenade dans les bois est un véritable supplice. Heureusement, la belle saison est très, très courte (rire): trois mois. Après, c'est la neige, le froid, la pluie, la neige, le redoux, la neige, le froid et ainsi de suite jusqu'en mai. La nature est hostile au point qu'un Européen ne peut pas l'imaginer. Celui qui veut se faire un potager sur son lopin aura intérêt à bêcher vite, très vite, et à regarder du côté du supermarché pour les suppléments.
ED.: Vous allez quitter le Québec, m'avez-vous dit. Entièrement bredouille?
FO: Non, pas entièrement bredouille.
ED.: Ah? Et qu'en rapporterez-vous?
FO: Le plaisir immense d'avoir écrit un livre.